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Fanie Précourt
25 août 2026
Le kanmtolé
Le terme “kanmtolé”, “kamtolé” ou kanmtole en créole, englobe un ensemble de danses de cour, de salon et des contredanses. Nombre de ces danses étaient jadis pratiquées au sein de la Cour Royale d’Angleterre et dans les salons européens, alors que les contredanses seraient héritées des danses country d’Angleterre, d’Irlande et d’Ecosse. Depuis leur arrivée au sein de l’archipel des Seychelles, qui remonte pour les plus anciens au XVIIIème siècle, ces répertoires musicaux et chorégraphiques importés par la population anglaise ont été modifiés (ou plus précisément créolisés) par l’ensemble des Seychellois les ayant pratiqués tout en leur faisant “subir” des influences stylistiques afro-malgaches.
Leurs dénominations sont révélatrices en ce sens, la scottish provenant d’Ecosse devenant kotis, l’écossaise kosez, ou encore la mazurka d’origine polonaise mazok. Aussi, le kanmtole se constitue d’une vals (valse) en guise d’ouverture, d’une kotis (double et simple), d’une mazok, d’une polka, d’un jaz (ou one step) de quatre contredanses (annavan kat (avant-quatre), annavan de (avant-deux), men drwat (main droite), men gos (main gauche, d’une kosez (écossaise), d’une berlin (berline) et d’un pad’ kat (quatre pas). Il peut également comprendre un quadrille ou différentes figures le constituant, telles qu’un galo (galop, dernière figure de quadrille), une final (dernière figure de quadrille), un lansyé (quadrille des Lanciers anglais), une boulanger (boulangère, cinquième figure de quadrille) mais aussi une polonez (Polonaise), un karyon et une rumba (ou samba).
« Lansye » (quadrille des Lanciers créolisé), extrait de Leve tradisyon vol. 1.
Traditionnellement joués par une formation constituée de deux violons (vyolon), une mandoline ou un banjo (benndyo), un triangle (triyang) et une grosse caisse (gros kes), le kanmtole s’interprète également parfois avec un accordéon (lakordéon), des guitares (remplaçant aujourd’hui le banjo et/ou mandoline) et une batterie (en guise de grosse caisse). Les danses peuvent être orchestrées par un homme appelé komander (commandeur), qui a pour rôle de guider les couples de danseurs à travers leur chorégraphie, en leur dictant les pas à suivre.
Les romances
Les romances ou romans en créole, que l’on retrouve aux Seychelles sont en français car elles représentent l’héritage laissé par l’ancienne population coloniale émigrée de France dans les différentes îles de l’océan Indien. Ainsi, il est fréquent qu’elles aient transité à La Réunion et à Maurice avant de se retrouver dans l’archipel seychellois, tel que nous le prouvent les documents anciens comme les carnets de romances ou les récits de voyageurs dans lesquels elles étaient transcrites. La transmission orale sur plusieurs générations, nous permet également de comprendre que ces chants ont été créolisés depuis leurs origines. Les thématiques (l’amour, la tristesse, le combat…) sont cependant restées fidèles à celles de leur genèse.
En voie de disparition au début du XXème siècle, elles restent principalement l’apanage de la population du troisième âge. Elles connaissent toutefois un léger renouveau, porté par une prise de conscience et une transmission assurée de génération en génération.
Romans « Je suis à ta puissance » interprété par Elvire et Brian Matombé, Mahé, 10/25.
romans d'Elvire Matombé. ">
Les marches
Il en existe deux sortes : les marches militaires jouées dans le cadre de défilés, héritage des temps coloniaux anglais (mais en voie de disparition) et les marches nuptiales d’origine européenne, qui ne sont autres que des sérénades de mariage.
« Laserenad » (marche nuptiale) , extraite de Retour zarden di rwa - souvenir Festival Kreol 1999.
Les pratiques musicales d'influence afro-malgache
Le séga
Musique contemporaine, le séga ou sega en créole, est la résultante d’un métissage entre le sega tranble ou sega otantik (danse de tempo rapide d’origine afro-malgache qui provoque la transe) aujourd’hui disparu, et des influences mélodiques européennes. A son origine, le sega était comparable au moutya. Dansé en plein air sur des battements de tanbour sega, les anciens appelaient également cette pratique danse makwa (en référence à son origine bantoue). Ce n’est qu’à partir du XXème siècle que le répertoire connut une nette transformation avec le phénomène d'électrification. Désormais joué en salle par des instruments mélodiques comme le banjo (benndyo) et le violon (vyolon) et électrifiés à l’image des guitares et synthétiseurs, il est devenu sega modern.
Sega « Danse nous moutia », interprété par Patrick Victor, extrait du 45 Tours ISSA 6008.
Le moutya
D’un point de vue historique et stylistique, on peut considérer que le moutya est l’équivalent du maloya de La Réunion, du sega tanbour de Rodrigues ou encore du sega typik de Maurice. Apanage de la population servile, le moutya, à la fois danse et musique, était pratiqué par les travailleurs, le soir venu, autour d’un feu qui servait à tendre la peau des tambours du même nom. Les autorités tentèrent d’interdire cette pratique jugée trop érotique. Le chercheur Bernard Koechlin (cf Seychelles 2 - Musiques oubliées des îles, Ocora C558 554, Harmonia Mundi), nous apprend en effet à ce sujet que, selon les témoignages, le moutya aurait longtemps été une musique opprimée, étant tolérée uniquement les jours fériés, du coucher du soleil à 21 heures, sous prétexte qu’elle se caractérise par une danse impudique.
“ Les danseurs sont assis en cercle sur le sol. Lorsque le son des tambours se fait entendre, deux hommes se lèvent et se dirigent au centre. L’un d’eux porte les mains à sa bouche et lance un appel : “Ehhh, hé, hé”. L’autre homme commence à réciter les paroles d’une chanson connue ou une de son invention. Son compagnon répète les mots, mais en les chantant. La chanson terminée, les deux hommes, tout en dansant s’approchent des femmes, toujours assises. Ils tendent leurs mains vers elles en émettant des sons semblables aux cris d’un singe. Tous les hommes assis dans le cercle se lèvent d’un bond et commencent à interpeller les femmes, sans cependant les toucher ; mais ces dernières reculent toujours, tout en roulant les hanches de manière provocante. Les hommes chantent en chœur, les femmes répètent les paroles. Le chant commence doucement pour atteindre finalement une note plus haute. Les danseurs martèlent le sol, chantent, se déhanchant au rythme des tambours. Le haut de leur corps bouge à peine, tandis que leurs hanches et leurs fesses roulent de haut en bas, d’avant en arrière”. (Extrait de “La danse moutia” in Bulletin ds Seychelles - périodique du 30/06/1973).
Moutya « La bouette fini tombe » in Seychelles 2 Musiques oubliées des îles, Ocora 558 554.
La sanson bonm ou zez
Il s’agit d’une pratique vocale intimiste, qui comme son appellation l’indique, s’accompagne d’un arc musical bonm, ou d’une cithare sur bâton zez. Ce chant monodique, anciennement pratiqué par la population d’origine afro-malgache, peut être une complainte ou une chanson sentimentale, dont l’accompagnement qui a davantage un rôle rythmique reste répétitif. Ces chants, tout comme l’instrumentation qui permet leur exécution, sont aujourd’hui rares et fortement menacés.
Sanson zez, Pardon mon mari pas battre moi comme ça, extrait du 33 Tours Seychelles 2 Musiques oubliées des îles, Ocora 558 554.
Le tsinge
Le tsinge ou tinge est une joute, un combat dansé voire acrobatique, qui s’accompagne de chants. D’origine afro-malgache, il remonte au temps de l’esclavage et trouve des équivalents dans l’océan Indien à La Réunion (moring), dans l’archipel des Comores (mourengué ou mringué) à Madagascar (moraingy, moringy ou ringa), ou encore au Brésil (capoeira). Cet art martial, qui pourrait être originaire du Congo et d’Angola (batouk), est traditionnellement réservé aux hommes, les femmes étant principalement spectatrices, choristes et supportrices avec des frappements de mains. Basés sur des jeux de jambes, la pratique recourt à des figures spécifiques telles que le “troké”, le “vi za vi” ou encore le “touyé”, qui découlent d’une codification de pas et d’une technique stylistique propre à chacun des adversaires.
A la fin des années 1970, Ton Pa (Jacob Marie) rendit populaire cette pratique, plus ou moins tombée en désuétude selon les régions, lui attribuant même la nouvelle appellation : “kalou pilon”. Celle-ci est due au fait qu’après les travaux de pillage du café, les pilons des mortiers étaient récupérés pour amusement. Cette lutte avait pour habitude de se dérouler les samedis soirs et dimanches non loin des boutiques servant du baka (boisson alcoolisée obtenue à partir du jus de cannes à sucre fermentées).
Concernant le répertoire, les chants, également nommés sanson makwa (en référence à la population bantoue originaire du Mozambique) ou sanson mozanbik (toujours par rapport à l’origine des gens serviles) gardent aujourd’hui encore des bribes de langue swahili ou de dialectes malgaches et africains, que les Seychellois véhiculent par tradition orale sans en connaître la signification. Selon les contextes, les chants peuvent également être improvisés à partir de sujets légers et d’onomatopées.
Aujourd’hui, cette pratique qui a surtout connu ses heures de gloire à Mahé, Anse-Louis et sur l’île Silhouette, a quasiment totalement disparu.
Tsinge « O Silhouette », extrait du 33 Tours Seychelles 2 Musiques oubliées des îles, Ocora 558 554.
Le sokwe
Héritage de la population afro-malgache, le sokwe est comparable à une mascarade qui alterne représentations théâtrales, chantées et dansées. Par principe, les personnages qui s’y adonnent doivent être méconnaissables et quelque peu effrayants. Pour cela, ils sont masqués et intégralement recouverts de feuilles de bananiers. Les sokwe ont pour principe de véhiculer des messages à travers des scènes de vie réelles ou imaginaires. Leurs chants, accompagnés de frappements de mains, sont faits de formulettes répétitives.
Au sujet de la pratique, Bernard Koechlin nous livre, à travers ses recherches de 1978 pour le label Ocora : « Le sokwe, quelques fois appelé « bonhomme sokwe » est une sorte de commedia del arte. Les acteurs sont entièrement recouverts d’une liane, commune dans les îles, et masqués. La troupe est composé d’un roi (…) avec sa cour (officiers qui portent des galons), d’un sorcier (drogueur), d’un docteur avec son stéthoscope qui donne la vie, d’un homme armé d’un fusil et d’un nommé tra-montagne. Le scénario, toujours le même, se déroule comme suit : après un court dialogue de présentation, le roi se met à danser puis tombe à terre paralysé ; le docteur intervient, soigne et guérit le souverain, et le spectacle se termine avec la danse, à nouveau. Sur ce canevas, les acteurs improvisent des dialogues d’un grand comique ».
« Dalambwe » chanté par Patrick Prosper, extrait de Ton Pat` memwar lamizik seselwa, Taka 1017. Dalambwe est un des personnage de sokwe, qui comme le veut la tradition est quelque peu effrayant (moitié homme, moitié animal).
De nos jours, le sokwe n’est plus considéré comme une pratique vivante aux Seychelles : il se limite à de très rares représentations dans le cadre du Festival kréol.
Fanie Précourt
