Instruments de musique des Seychelles

Les cordophones

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Fanie Précourt

17 avril 2026

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À 1 700 km des côtes africaines orientales, 1 100 km de celles de Madagascar et 2 800 km de la côte ouest de l’Inde, la République des Seychelles comprend quatre archipels : celui des Seychelles proprement dit (constitué d’une trentaine d’îlots, dont les principaux sont Mahé, Praslin, La Digue et Bird Island), ainsi que les îles Amirantes, les atolls Farquhar et Aldabra. L’ensemble des Seychelles compte 115 îles et îlots, répartis sur 400 000 km², pour une superficie terrestre totale de 452 km².

La population seychelloise s’élève aujourd’hui à 135 000 habitants, dont 80 000 résident sur Mahé. Elle est le fruit de métissages entre les Français (occupation de 1756 à 1810), les Anglais (régime colonial britannique de 1810 à 1976) et les Afro-Malgaches (issus de l’esclavagisme de 1770 à 1835), aux côtés de minorités indiennes, comoriennes et chinoises (descendants de coolies recrutés durant la période de l’engagisme, entre 1840 et 1930).

La population est majoritairement catholique (90 %). Le créole seychellois est parlé par 90 % des habitants, tandis que le français et l’anglais sont utilisés respectivement par 40 % et 30 % de la population.

Devenu République des Seychelles en 1976, l’archipel s’illustre aujourd’hui par une culture musicale ancestrale et pluriethnique, intimement liée aux flux migratoires des pays colonisateurs ainsi qu’aux échanges avec les îles et pays de la région. Dans cette zone d’identité culturelle commune, les pratiques musicales seychelloises se situent à la croisée des héritages africains, malgaches, indiens et européens.

Les îles abritent différents types d’instruments de musique, caractérisés par leurs matériaux, formes, techniques de fabrication et sonorités. Fruits de l’ingéniosité des facteurs, ces instruments présentent des singularités uniques, que nous vous invitons à découvrir à travers quatre articles consacrés aux quatre familles organologiques : les membranophones, les idiophones, les cordophones et les aérophones.

        

Les cordophones

Dans la famille des cordophones, qui regroupe les instruments dont le son est produit par la mise en vibration d'une ou plusieurs cordes, pincée(s), grattée(s), frottée(s), frictionnée(s) et/soufflée(s), sont présents aux Seychelles sept instruments traditionnels. Parmi eux, le violon, la guitare, le banjo et la mandoline de facture industrielle sont importés, à l'inverse du zez, du bonm et du makalapo, qui sont issus de savoir-faire artisanaux, aujourd'hui importants à préserver et transmettre. Néanmoins, les difficultés d'approvisionnement en matières premières, le vieillissement des facteurs qui peinent à trouver une relève, tout comme la transformation des pratiques instrumentales, sont autant de raisons qui contribuent à la raréfaction de ces instruments. Malgré le fait de véhiculer d'importantes valeurs culturelles et identitaires, trois d'entre eux ont déjà totalement disparu de la pratique musicale contemporaine. 

Instruments disparus

Le makalapo

Jeu de <i>makalapo</i> par Patrick Prosper, Mahé, 2009
Jeu de makalapo par Patrick Prosper, Mahé, 2009

Le makalapo appartient à la famille des harpes ou des arcs hétérocordes (arc en terre, dont la corde est ajoutée et non détachée), que l’on trouve sur de nombreux pays du continent africain : en Centrafrique (korongoe), au Congo (angendeng), en Ouganda (musokolome, sekiyuleghe), en Côte d’Ivoire (tekpede), au Cameroun (ang’eindi), en Afrique du Sud et Zimbabwe (galinga) et à Madagascar (pitikilangy ou pitikilanga). Au sein des îles de l’océan Indien, cet instrument, qu’on appelait bob en terre à La Réunion, a totalement disparu. Il était aussi jadis joué aux Chagos et à Maurice où il se nommait, comme aux Seychelles, makalapo.

Le musicien mauricien Marclaine Antoine disait à son sujet :

“La légende prétend que cet instrument-là fait danser les morts sur terre. Vu que la caisse de résonance est enfouie dans la terre. Donc les morts dansent sous la terre quand on joue de cet instrument. Il paraît même que si on joue de cet instrument un 2 novembre, qui est le jour de la fête des morts, vous recevrez des coups de rotin sur le dos. Et des gens prétendent aussi que cet instrument joue tout seul le soir”. La Chagossienne Charlésia Alexis complétait ces explications en disant qu’”il fallait penser à lui ôter sa corde à la tombée du jour. Sinon, la nuit, au fond du jardin, les esprits venaient en jouer. [...] en laissant derrière un écho surnaturel, sourd” (extraits d’une vidéo YouTube : « Présentation du makalapo par Marclaine Antoine »).

<i>Makalapo</i> déterré, Mahé, 2025.
Makalapo déterré, Mahé, 2025.

Une corde (en fibres synthétiques, métallique ou en nylon, traditionnellement en raphia ou sisal) est tendue entre l’extrémité d’une branche arquée fixée dans le sol et le centre d’un réceptacle en tôle (généralement bac de peinture, une boîte de conserve ou un fer blanc). Sur certains modèles, une planche de bois ou une section de tôle sert à fixer la caisse de résonance et l’extrémité de la corde sous terre ou l’arc. La corde ploie l’arc en bois, qui tend lui-même la corde. La technique de jeu consiste à pincer la corde d’une main, tout en jouant sur la tension de celle-ci de l’autre main, en pliant le manche flexible de l’instrument pour varier les sonorités. Rare il y a dix ans, cet instrument a aujourd’hui totalement disparu de l’effectif instrumental contemporain, malgré la tentative de facture d’un équivalent transportable et polycorde impulsé en 2010 par Patrick Prospère (le makaloumpo).

<i>Makaloupo</i>, fabriqué par Patrick Prosper, Mahé, 2009
Makaloupo, fabriqué par Patrick Prosper, Mahé, 2009
Jeu de makalapo, « Ti pol » interprété par Patrick Prosper in CD « Ton Pat, memwar lamizik seselwa » Taka 1017.

La mandoline

La mandoline est un instrument à cordes pincées issu de traditions instrumentales européennes qui a été diffusé par les routes coloniales et les réseaux culturels européens vers les îles du sud-ouest de l’océan Indien au XIXème siècle. Jusqu’à l’aube du XXème siècle, cloisonné au sein de la population bourgeoise, elle a timidement été intégrée à des pratiques musicales populaires (kanmtole) à mesure que la société seychelloise métissait ses traditions, avant d’être rapidement supplanté par le benndyo et la guitare au siècle dernier. Aujourd'hui, seul Cyril Vital joue de la guitare mandoline. 

Cyril Vital à la guitare mandoline, Mahé, 11/25. 
Cyril Vital à la guitare mandoline, Mahé, 11/25. 

Le zez

Proche du bonm par son principe de calebasse appuyée contre la poitrine du musicien, le zez est une cithare monocorde que l’on retrouve à Madagascar (dzedzy en swahihi, jejy, jejo, jenjy, jejilava, jejivotavo ou encore lokanga voatavo selon les régions), en Afrique orientale comme en Ouganda (enzeze), au Burundi, en Tanzanie, au Rwanda (zez) ou encore en République Démocratique du Congo (luzenze) et sur l’île de Célèbes (île d’Asie du Sud Est, aussi connue sous le nom de Sulawesi, où le zez est une version primitive de la vina). Selon André Schaeffner[1], son ancêtre serait la harpe égyptienne dede. Le chercheur Nketia[2] nous apprend que ce « violon monocorde » se trouvait aussi en Afrique de l’Est et centrale, en ex-Zaïre, au Kenya et en Tanzanie, où il est appelé sese ou zeze. Au sein des îles de la zone, le zez est aujourd’hui très rare à Mayotte (dzendze ya shitsuva ou dzendze foiky) et a dernièrement disparu à Maurice. Aux Seychelles, bien que restant dans la mémoire des musiciens, il semble avoir aussi disparu avec les derniers praticiens qu’étaient Jacob Marie dit « Ton Pa », Marius Camille et Patrick Prospère.

Jacob Marie dit Ton Pa au <i>zez</i>, extrait du 33 Tours Ocora 558 554, 1978.
Jacob Marie dit Ton Pa au zez, extrait du 33 Tours Ocora 558 554, 1978.

Cette cithare sur bâton consiste en un manche en bois rigide et léger, muni d’une série de trois, voire quatre créneaux à deux rangées. La corde en nylon est attachée aux deux extrémités de ce manche servant aussi de support au résonateur (une calebasse ou une noix de coco à laquelle on joint parfois - comme pour le résonateur du bonm - un soundar : un tiers de noix de coco) fixé aux deux tiers. Comme pour le bonm, le musicien accole par alternance le résonateur à son corps, afin d’amplifier les sons émis. La corde est pincée de la main droite (pour un droitier) tandis que la main gauche exécute les notes sur les créneaux.

A gauche, un <i>zez</i> ayant un résonateur fait à partir d'une calebasse reposant sur un <i>soundar </i>en<i> </i>noix<i> </i>de<i> </i>coco. A droite, le résonateur consiste en un coco fesse. Il s'agit de deux modèles, fabriqués par Steeve Esther à Praslin. 11/25. 
A gauche, un zez ayant un résonateur fait à partir d'une calebasse reposant sur un soundar en noix de coco. A droite, le résonateur consiste en un coco fesse. Il s'agit de deux modèles, fabriqués par Steeve Esther à Praslin. 11/25. 

Instruments rares

Le bonm

Cet arc monocorde (par percussion) que l’on appelait également bom ou bomb aux Seychelles, se retrouve sur différentes îles de la région du sud-ouest de l’océan Indien, telles qu’à La Réunion (bob, anciennement bobre ou sombrèr), à Maurice (bom), Rodrigues (bom) et Mayotte (dzendze lava). Il pourrait être originaire de Madagascar, où il se nomme jejilava, et aurait jadis été disséminé à travers la zone comme bon nombre d’instruments traditionnels, grâce à la population servile immigrée de la Grande Île. Cependant, on le retrouve aussi au Mozambique, où ce principe d’arc musical existe sous les noms de chitende, chiqueane (au sud de Rio Save) ou n’thundao et chimatende (dans la province de Sofala. Concernant l’étymologie de son nom, Jean-Pierre La Selve[3] remarque que son appellation vernaculaire pourrait provenir d’Europe :

« L’arc musical rappelle en effet un instrument souvent représenté dans la peinture flamande, le bumbas, monocorde dont le résonateur est une vessie de porc séchée, et qui était utilisée en Europe du Nord comme instrument de carnaval. Il n’est donc pas exclu que des marins flamands (…) aient pu introduire ce nom qui par suppression de la dernière syllabe peut passer de bombas à bomb et de là à bom ».

Nous pouvons même aller plus loin dans nos hypothèses, grâce à l’iconographie qui suit et qui nous laisse envisager un nouveau lien de provenance de l’instrument (car il pointe des similitudes morphologiques entre les modèles mauricien et européen, notamment la vessie en guise de résonateur).

La facture du bonm a évolué depuis son arrivée au sein de la zone. Aussi, à l’image de beaucoup d’arcs musicaux africains avec résonateur, l’amplificateur (une calebasse ou une noix de coco évidée et coupée aux deux tiers), bien que restant amovible pour des questions d’accordage, est attaché à l’une des extrémités du manche en bois flexible (bwavar, soit hibiscus tilaceus ou tilapariti tiliaceum) par un anneau faisant le tour de l’arc et de la corde (qu’il concoure à tendre de la sorte). Autrefois végétale, la corde est aujourd’hui faite d’un fil d’acier, de coton et matières synthétiques, d’un câble électrique ou d’un frein de vélo. Pour s’exécuter, le musicien accole par alternance le résonateur à son ventre. Il frappe la corde d’une baguette fine (souvent faite en bambou), qui va souvent de pair avec l’idiophone par secouement kaskavel : un petit hochet constitué d’une enveloppe traditionnellement végétale, fermée et résonant par l’effet de grenailles contenues à l’intérieur. Le doigt et la main gauche du musicien (pour un droitier) tenant l’arc au niveau du résonateur peuvent aussi influer sur la tension de la corde en la touchant. Le bonm peut être joué en solo, en accompagnement d’un chant (sanson bonm). Il rythme également la danse du tsinge et du sokwe. Aujourd’hui, mis à part à Madagascar et à La Réunion où il connaît un renouveau, l’arc musical est fortement en voie de disparition au sein des îles de la zone. Marius Camille dit Ton Boboy (1898 – 1981), Jacob Marie dit Ton Pa (1908 – 1994), Andréas Laporte alias Dea (1902 – 1983) furent les joueurs de bonm les plus populaires des Seychelles.

Jacob Marie, dit Ton Pa au <i>bonm</i> (avec résonateur en coco), extrait du 33 Tours Ocora 558 554, 1978.
Jacob Marie, dit Ton Pa au bonm (avec résonateur en coco), extrait du 33 Tours Ocora 558 554, 1978.

     

Le vyolon (violon) et le benndyo (banjo)

John Wirtz au <i>vyolon</i>, Mahé, 11/25. 
John Wirtz au vyolon, Mahé, 11/25. 

La présence du violon au sein des îles de la zone telles que La Réunion et Maurice est attestée par différents documents anciens au début du XIXe siècle. Les nombreux échanges s'opérant entre les diverses îles feront que cet instrument, d'origine européenne et essentiellement pratiqué dans un premier temps par la population bourgeoise, ne tardera pas à gagner les Seychelles pour faire partie intégrante du répertoire populaire du XXe siècle (kanmtole et sega). Il en est de même pour le banjo, arrivé aux Seychelles un peu plus tardivement, mais qui continue de nos jours à jouer un rôle important au sein des répertoires de danse, même si les praticiens se font rares. Car, bien qu'il se caractérise également par une mixité d'emplois lui permettant d'exécuter aussi bien une mélodie que son accompagnement harmonique et rythmique, la technique de jeu du benndyo reste plus abordable que celle du vyolon. Aujourd'hui, principalement supplantée par la guitare, le vyolon et le benndyo se raréfient aux Seychelles. La génération d'anciens ménestriers et banjoïstes n'a pas réellement été renouvelée.

Etienne Joli au <i>benndyo</i>, Mahé, 2009.
Etienne Joli au benndyo, Mahé, 2009.

Instrument courant

La guitare

Julien Essay Quatre à la guitare, Mahé, 11/25
Julien Essay Quatre à la guitare, Mahé, 11/25

La guitare, instrument d’origine européenne, a connu une diffusion similaire à celle du vyolon et du benndyo dans l’océan Indien. Arrivée aux Seychelles au cours du XIXᵉ siècle via les échanges commerciaux et culturels avec les îles voisines telles que La Réunion et Maurice, elle était initialement pratiquée par une élite urbaine ou bourgeoise. Très vite, grâce à sa polyvalence et à la simplicité relative de son apprentissage par rapport au violon, la guitare s’est popularisée au sein de la population créole. Au XXᵉ siècle, elle s’impose comme l’instrument d’accompagnement privilégié des répertoires populaires, notamment le kanmtole et le sega, tout en s’intégrant aux pratiques musicales domestiques et festives. Son rôle est double : elle peut soutenir l’harmonie et le rythme d’une danse tout en exécutant des lignes mélodiques, ce qui en fait un instrument à la fois accessible et expressif. Aujourd’hui, la guitare occupe une place centrale dans la musique seychelloise. Elle a largement supplanté le vyolon et le benndyo dans les ensembles populaires, tout en restant un vecteur de créativité pour les jeunes musiciens.

Fanie Précourt

        

Notes:

1) Sachs, Curt, Les instruments de musique de Madagascar, in Journal de la société des Africanistes, 1938, Vol 8, p. 215.

2) Mahoune, Jean-Claude, L’origine de la musique traditionnelle de la république des Seychelles, non édité, sans lieu ni date.

3) La Selve, Jean-Pierre, Musiques traditionnelles de La Réunion, Saint-Denis, Azalées, 1995, (p. 54).